Publié : 29 juin 2009

Les enfants conteurs de Guy Môquet.

Par Alice Hurel et Laetitia Picini, enseignantes
référentes du RAR Guy Môquet du Havre

Nous sommes deux enseignantes, l’une professeur
des écoles, l’autre professeur de français,
toutes deux nommées sur les postes Ambition
Réussite du collège Guy Môquet, situé dans le
quartier de Caucriauville, au Havre. Nos deux
axes de travail sont « la maîtrise de la langue »
et « l’estime de soi ; le respect des autres ».
Nous avons constaté que les difficultés de nos élèves
se concentraient autour de l’expression orale et écrite.
Nous avons remarqué qu’à l’oral comme à l’écrit,
beaucoup d’enfants ont des difficultés à décontextualiser
leurs énoncés pour se faire comprendre d’un
destinataire soit absent, soit ignorant la situation.
Ainsi à l’oral, de nombreux élèves parlent comme si ce
qu’ils disaient allait de soi, sans donner à l’interlocuteur tous les éléments pour comprendre ce qui est dit.

De nombreuses productions écrites révèlent un problème de cohérence : les enfants écrivent au fil de la plume sans décontextualiser et sans guider le lecteur.

Les pronoms n’ont pas de référent, de nouveaux
personnages apparaissent sans être annoncés...
En lecture, beaucoup d’élèves ont des problèmes de
compréhension, ils ont des difficultés à se construire
des images mentales à partir du langage écrit car cela
demande une grande capacité d’abstraction.

Le manque de vocabulaire, la méconnaissance des
règles syntaxiques,... posent de grandes difficultés aux
élèves pour se faire comprendre, cela conduit souvent
à des problèmes de type comportementaux, tels que
le manque d’écoute, l’absence de travail, la vulgarité,
la violence.

Nous avons donc décidé de travailler ensemble sur un
même projet afin d’allier nos deux axes de travail.
Alice Hurel est arrivée sur le poste avec l’envie de
développer un projet d’enfant conteur. Ce dernier
semblait idéal pour travailler l’estime de soi et le respect des autres ainsi que la maîtrise de la langue.
En effet, les activités d’enfants conteurs contribuent à
la fois en réception et en production à faire progresser
les élèves en production orale et écrite ainsi qu’en
lecture et en compréhension.

Nous avions deux classes de 6ème avec des effectifs
peu chargés, ce qui permettait l’expérimentation de
ce projet dans des conditions plutôt favorables. Nous
avons donc expliqué aux professeurs de français des
deux classes notre volonté de travailler avec les 6ème
tout en cherchant à les associer de manière concrète au
projet. Il a donc été convenu que les classes seraient
divisées en deux sur l’heure d’ATP ainsi que sur une
heure de français pour pouvoir créer des demi-groupes.
Nous avions donc les élèves de 6ème sur quatre heures
pendant la semaine avec quatre demi-groupes.

Objectifs des activités d’enfant conteur en situation de réception et en situation de production.

Maîtrise de la langue

Objectifs langagiers :

- se créer ses propres images mentales du conte à
partir de l’écoute de l’histoire, c’est à dire mettre en
image du langage décontextualisé ;

- développer le sens de l’écoute et de la mémoire ;

- confronter les élèves à la richesse de la langue :
accroître leur lexique, enrichir leur syntaxe, les faire
repérer les rapports entre temps simples et temps
composés, leur faire faire provision de connecteurs
pour articuler les énoncés...

- s’approprier les structures du récit fictionnel, préalable
à la production d’écrits ;

- travailler sur la question du destinataire et de la
décontextualisation afin d’amener les élèves à expliciter
leur propos ;

- savoir mettre en place un « projet de dire » puis le
réaliser : restituer une histoire du début à la fin sans
oublis en la redisant avec sa propre parole ;

- savoir repérer et restituer la chronologie d’un texte en
utilisant des connecteurs ;

- passer du dialogue au monologue en utilisant des
structures syntaxiques plus complexes, des énoncés
mieux articulés entre eux et un lexique plus précis.

Objectifs communicationnels :

- en réception, savoir écouter les élèves qui racontent
et respecter leur parole, leurs hésitations...

- en production, oser parler devant les autres ;

- articuler et prononcer correctement.

Objectifs culturels :

- instaurer une culture partagée ;

- explorer le répertoire de tradition orale : contes de
randonnée, contes à ruse, contes étiologiques, contes
à énigmes, contes merveilleux ;

- mettre en réseau les différents contes rencontrés :
par type de conte, par personnage...
Estime de soi, respect des autres

- valoriser l’enfant en reconnaissant ses efforts,
valoriser sa production dans une activité que l’on
reconnaît difficile ;

- favoriser la confiance en soi de l’enfant et ses progrès
en lui proposant des remédiations adaptées à ses difficultés ;

- écouter et respecter la parole de l’enfant conteur ;

- développer l’entraide et une coopération bienveillante
envers l’enfant conteur ;

- faire sa critique à l’enfant conteur de façon respectueuse et constructive.

Progression pédagogique du projet « contes »

PREMIERE PHASE : DEVENIR CONTEUR

Déroulement des activités d’enfant conteur
Les activités d’enfant conteur se déroulent en quatre
phases :

1 : phase d’imprégnation : le conte en réception ;

2 : phase de compréhension et de mémorisation afin
d’aider les élèves à se construire des images mentales
des contes (utilisation d’images séquentielles, recours
à la mise en scène de l’histoire, écriture du résumé du
conte afin d’identifier et de matérialiser sa structure) ;

3 : phase d’entraînement et de remédiation afin
d’amener progressivement les élèves au contage
autonome (s’entraîner à raconter seul ou en groupe en
se passant le bâton de parole, développer son expressivité
à l’aide de jeux d’expression travaillant l’aisance
vocale et corporelle) ;

4 : phase de contage finale. Cette dernière étape
consiste à raconter à d’autres classes ; elle finalise le
projet et permet aux élèves de conter pour des destinataires qui ne connaissent pas l’histoire.
Grâce à cette démarche, les élèves ont été nourris
d’histoires et ont été amenés à devenir conteurs.
Au deuxième trimestre, ce travail oral a débouché sur
un projet d’écriture sur les contes merveilleux.

DEUXIEME PHASE : CRÉER SON PROPRE CONTE

Déroulement des activités d’écriture
Les élèves étaient répartis en groupe de 3-4.

1. phase de création d’histoire : les élèves ont choisis
les ingrédients du conte dans chaque groupe. Ensuite,
avant même d’écrire leur histoire, les élèves se sont
entraînés à la raconter, ce qui a permis de l’enrichir et
de travailler la cohérence à l’oral ;

2. phase d’écriture- réécriture : Les élèves ont été
ensuite amenés à travailler leur histoire au brouillon
en révisant leur texte à l’aide d’une grille de relecture
élaborée avec des codes de couleurs pour les différents
domaines (orthographe grammaticale, lexicale,
vocabulaire et cohérence) ;

3. phase de contage de leurs propres histoires devant
un public.

Bilan du projet

Estime de soi / goût d’apprendre

Le projet d’enfant conteur a entraîné un grand plaisir
et une motivation importante de la part des élèves. Il a
permis à de nombreux élèves en difficulté langagière
ainsi qu’à des élèves timides et inhibés de raconter et
de progresser.

De plus, les élèves se sentent valorisés lorsqu’ils
viennent sur la chaise du conteur pour raconter.
Cette valorisation par le conte a entraîné chez de
nombreux élèves des progrès dans leur attitude
générale en classe et dans les autres disciplines : ils
participent plus et prennent plus facilement la parole.

Des progrès dans la dimension verbale du langage.

Les activités d’enfant conteur ont entraîné des progrès
importants en matière de langage d’évocation :

- Les élèves ont d’avantage le souci d’expliciter leurs
propos lorsqu’ils parlent. La plupart d’entre eux ont
compris la nécessité d’expliciter leur récit face à un
destinataire qui ne connaît pas le conte.

- Une meilleure explicitation amène les élèves à utiliser
des connecteurs temporels et logiques pour articuler leurs énoncés.

- Les élèves réinvestissent le lexique découvert en
réception. Les phrases sont plus construites.

- Raconter une histoire du début à la fin amène les
enfants à organiser leur pensée ; les prises de parole
sont plus réfléchies et mieux organisées.

Le travail oral autour des contes entraîne des
progrès à l’écrit

Pour écrire leur conte merveilleux, les élèves de
6ème ont réussi à réinvestir ce qui avait été travaillé à
l’oral pour raconter. Ils utilisent plus des connecteurs
logiques et temporels, ils réinvestissent des structures
syntaxiques et du lexique utilisés à l’oral.

Certains élèves ont davantage un souci de cohérence
et d’explicitation ; d’autres, cependant considèrent
toujours que ce qu’ils disent est évident alors que les
pronoms n’ont pas de référent... Le travail d’explicitation
reste à poursuivre...

Des progrès dans les dimensions non verbales et
para verbales du langage

Afin d’enrichir le contage des élèves et de favoriser
l’aisance corporelle et vocale des élèves, des jeux
d’expression autour de la voix et des gestes ont été
menés. Ces derniers entraînent des progrès très
importants chez les élèves. Certains, très réservés, ou
bien en difficulté langagière se sont transformés et
ont pris beaucoup de plaisir à exprimer différents états
avec leur corps et leur voix. Le contage s’est nettement
enrichi et les élèves prennent confiance en eux en comprenant que le corps et la voix sont des moyens de se faire comprendre de leurs interlocuteurs.

Respect des autres

Le projet d’enfant conteur a permis de travailler sur l’enfant spectateur.

Il y a non seulement des critères pour bien raconter mais également pour bien écouter. Ces derniers sont bien respectés, la qualité d’écoute est très bonne dans
toutes les classes, les enfants sont respectueux de la parole de l’enfant conteur. Une entraide s’installe lorsque le celui-ci est en difficulté.

L’écoute est active, en effet les élèves doivent à l’issu
du conte faire leur critique à l’enfant conteur de façon
respectueuse et constructive.

Et si c’était à refaire ? ...

Si c’était à refaire, on reconduirait l’expérience en
tenant compte de certains constats qu’on a pu tirer du
projet mené sur un an.

Pour répondre davantage aux difficultés des élèves en
maîtrise de la langue, on pourrait proposer un travail
de lecture plus approfondi autour des contes étudiés :
soit partir du conte écouté et raconté pour aller vers la
lecture de la version écrite ; soit faire le cheminement
inverse. Ce sont d’autres méthodes possibles pour
insister sur la compréhension des textes lus.

D’autre part, par manque de temps, nous n’avons pas
eu la possibilité de développer ce travail, mais il est
envisageable de créer des activités décrochées lors
de la phase de réécriture sur des points précis de la
maîtrise de la langue.

Enfin, nous avons pu découvrir les multiples avantages
de la co-intervention :

- On peut consacrer plus facilement du temps pour
repérer les difficultés des élèves et y remédier en
petits groupes ou individuellement.

- On peut, par nos formations et nos expériences
différentes de professeurs de 1er et 2nd degrés,
confronter nos points de vue et élaborer des objectifs
communs qui favorisent la liaison école - collège. Les
activités proposées sont enrichies par nos différentes
méthodes.

Contacts : alice.hurel@ac-rouen.fr
et laetitia.picini@ac-rouen.fr

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