Publié : 29 juin 2009

Témoignage d’un professeur référent.

Régine Jacques est enseignante référente Arts, Lettres et Humanités du RAR Pablo Néruda à Evreux.

Le collège Ambition Réussite Pablo Neruda accueille
400 élèves issus, pour la très grande majorité, du
quartier de La Madeleine à Évreux. Neuf écoles
primaires font partie du réseau, soit un total de
presque 1 300 élèves de la maternelle à la 3ème. Trois
professeurs référents interviennent dans le réseau
et concourent aux objectifs prioritaires de maîtrise
de la langue, d’amélioration des performances et du
parcours de l’élève ainsi que développement de l’éducation
partagée et d’émergence de comportements responsables. Je suis professeur d’Arts Plastiques, professeur référent Arts, Lettres et Humanités depuis la naissance du réseau, donc depuis trois années.

Ma Lettre de Mission

Cette lettre de mission a été rédigée par les pilotes du
Réseau, à partir de mes propositions, pour l’ouverture
culturelle du réseau. Je partage donc mon travail entre
le 1er et le 2nd degré.

Elle prévoit la mise en oeuvre du pôle d’excellence
« Arts, Lettres et Humanités » visant les apprentissages
des élèves et la valorisation de leurs parcours
scolaires au sein du Réseau Ambition Réussite.
Ma mission se décline de la façon suivante, ainsi que
le précise la lettre de mission :

- intervenir, seule ou avec d’autres professeurs des
écoles ou de collège pour mettre en oeuvre une
pédagogie du détour visant notamment des apprentissages
langagiers mais aussi disciplinaires et
méthodologiques ;

- dans ce cadre, mener un projet avec des classes du
RAR dans le cadre de l’année scolaire en veillant à
l’investissement (et au réinvestissement) des professeurs
concernés. Le thème essentiel en est « la
promenade architecturale ». Chaque école du RAR est
concernée. Ce travail est conduit en lien avec l’équipe
de la circonscription et les partenaires ;

- faciliter les échanges directs et indirects entre :
* les professeurs des écoles et ceux du collège
* et les élèves des écoles et du collège ;
- réunir les moyens pédagogiques nécessaires à ces
mises en oeuvre et les organiser au sein d’un centre
ressource au collège ou dans tout autre lieu permettant
également un usage périscolaire (avec l’appui de
partenaires institutionnels et ou associatifs) ;

- valoriser les actions conduites dans ce domaine au
sein du RAR et avec les partenaires (École d’architecture,
Théâtre d’Évreux, archives municipales, site
archéologique...) ;

- développer un programme d’exposition conçu dans la
philosophie de l’action ;

- établir le bilan de son action et de celle des assistants
pédagogiques et le présenter au Comité Exécutif du
Réseau Ambition Réussite Pablo Neruda.

Le désir de travailler des projets transdisciplinaires
m’est apparu évident, peut-être grâce à ma formation
de professeur d’arts plastiques. En effet, la polysémie
des mots, de l’image tant en dessin, peinture, photo,
vidéo, architecture, design... me préoccupe, m’enrichit.
Tous ces domaines renvoient souvent à des textes
d’auteurs en littérature, à des ponts possibles avec
beaucoup de disciplines. Ainsi, la « Promenade architecturale » implique la multiplicité des points de vue
au sens propre et au sens intellectuel du terme tant
plastique que sémantique, historique, géographique,
mathématique, ...

Cette thématique n’est pas exclusive dans le cadre de
mes actions. Plusieurs enseignants du premier degré
ont vu un intérêt transdisciplinaire à cette thématique
sur la mise en place de projets et, pour le collège, dans
les pôles de compétences mis en place dans le cadre
de notre projet expérimental global.

La transdisciplinarité avant tout

Cette nouvelle approche favorise les rapprochements
entre disciplines et met en exergue l’interaction et
la complémentarité qui existent entre les savoirs.
Cependant, si la transdisciplinarité permet de favoriser
l’acquisition d’une culture commune, il n’en reste
pas moins que l’évaluation commune de disciplines
diverses demeure sensible.

En effet, loin d’une simple juxtaposition de disciplines,
la transdisciplinarité cherche à mettre en évidence les
compétences transversales à faire acquérir aux élèves
(savoir et savoir-faire). Ceux-ci peuvent découvrir la
possibilité qu’ils ont de convoquer des connaissances
et des compétences acquises dans d’autres heures
de cours pour mener à bien leur projet dans le cadre
des pôles. Si la démarche transdisciplinaire redonne
un sens et une cohérence aux apprentissages, leur
évaluation doit également suivre ce même principe ;
il est alors nécessaire de croiser les critères d’évaluation communs aux disciplines regroupées sur un
même projet.

Les enseignants de l’école primaire sont très avides
de ce type de projets et grâce aux pôles certains de
nos collègues du collège entreprennent de lourds
projets. Certains reconduits sur deux ou trois ans
pour approfondir les questions mises en jeu, vérifier
le réinvestissement des élèves... Les problématiques
de l’architecture sont un moyen d’aborder tous les
champs disciplinaires. Ainsi, les connaissances et
les compétences s’acquièrent par le sens donné aux
apprentissages.

La situation d’enseignement fait place ainsi à la
situation d’apprentissage. L’introduction d’une attitude
expérimentale, son nouveau statut de personne
ressource, et non de dispensateur de savoir permettent
à l’enseignant d’accepter un écart entre le travail
prescrit et le travail réel, entre le projet initial et son
véritable aboutissement.

La gestion de cette complexité se retrouve au niveau
de l’évaluation puisque la démarche de projet sousentend
la conduite des élèves vers l’autonomie.

L’élève prend alors place dans une certaine dynamique
d’apprentissage, dynamique dont il est le moteur.
En adhérant à un projet, il s’engage également à
travailler seul, ou en groupe, même si le professeur
est amené à guider cet apprentissage de l’autonomie.

Quelle démarche adopter ? Comment résoudre
certains problèmes rencontrés ? Comment acquérir
ou mobiliser les compétences demandées ? Comment
évaluer les objectifs et trouver les moyens ? Comment
choisir, ou travailler en groupe ?

Autant de situations à travers lesquelles l’élève va
essayer de se construire, de construire un savoir particulierpuisque basé sur la transdisciplinarité.

La question de l’évaluation d’un travail
transdisciplinaire

Parmi les formes d’évaluation, l’évaluation formative,
très utilisée en Arts Plastiques, est davantage au
service de l’élève. Elle permet progressivement, et de
manière continue, de suivre les « erreurs » et réussites
de l’élève tout comme de mettre en place des temps de
régulation ou de réorientation de l’activité menée. Ainsi,
l’évaluation formative ouvre de nouvelles perspectives
plus pragmatique, ordonnées au souci de la régulation
ou de l’auto-régulation des apprentissages. Les
références de l’élève peuvent être, dans ce temps,
confrontées aux références introduites par l’enseignant
et source d’ouverture culturelle, de prise de parole,
de débat, d’altérité. Ainsi, la construction des projets
menés avec mes collègues repose sur des propositions
où l’axe « Maîtrise de la langue orale ou écrite »
est notre préoccupation. Nos élèves sont en déficit de
vocabulaire pour s’exprimer et ces situations de cours
sont un moyen d’y remédier.

Enfin, l’évaluation sommative peut porter soit sur les
connaissances et compétences acquises en termes
de disciplines grâce à l’ancrage dans les programmes,
soit comme évaluation d’une production finale, en tant
qu’aboutissement de l’ensemble du projet.
Ce qui m’anime, c’est de pouvoir saisir ce qui est à
l’oeuvre chez les élèves lorsqu’ils se coltinent aux
problématiques et les solutions diverses et variées
qu’ils apportent en constatant qu’il existe des possibles.
L’altérité est à l’oeuvre.

Ainsi, les acquisitions en cours tendraient à pallier la
fracture culturelle :

- Acquérir les savoirs fondamentaux dès l’école
primaire : on entre au collège en sachant lire.
Il n’y a pas de réussite au collège sans une bonne
maîtrise de la langue orale, de la lecture et l’écriture.
Réduire la fracture culturelle.

- Découvrir, être curieux, se cultiver : il faut développer
ces aptitudes que les enfants et les jeunes
portent en eux, au-delà du quartier d’origine.

II faut « ouvrir leur tête au monde » (Azouz Begag).
De la sorte sera encouragée la présentation de la
dimension culturelle dans l’enseignement des diverses disciplines pour une ouverture sur le monde.

Les différentes actions

Pour des projets transdisciplinaires, l’entrée facilitante
peut être l’architecture. Depuis trois ans, la
« Promenade architecturale », chère à Le Corbusier,
est un moyen d’explorer Évreux et Paris avec des
professeurs de lettres, d’histoire, d’arts plastiques et
des professeurs des écoles. Elle permet d’aborder
l’architecture et l’urbanisme de manière enrichissante
au travers de chaque discipline.

La question de l’architecture et du patrimoine

Une première sensibilisation à l’architecture, à l’urbanismeet au paysagisme ainsi qu’à l’environnement
est indispensable aujourd’hui. La littérature, l’histoire
et la géographie, les arts plastiques, les disciplines
scientifiques peuvent être convoquées dans leur
dimension sociale voire politique.

En effet, passer de l’approche sensible du cadre de
vie à la compréhension de celui-ci permet d’apprendre
à lire son environnement, à savoir poser un regard
critique et à exercer ses capacités de propositions
dans ce domaine dont la priorité a été affirmée par les
ministères de l’Éducation nationale et de la Culture.
Ce travail peut donner lieu à des traces écrites, photographiques,graphiques,...

Les thèmes de travail :

- la connaissance du patrimoine bâti, de prestige ou
de proximité,
- l’archéologie,
- la lecture de paysage et de la ville,
- les évolutions urbanistiques,
- l’architecture du présent, du passé et de l’avenir.
Les partenaires :
- le conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement 27,
- l’école d’Architecture de Rouen,
- le lycée agricole (si projets),
- le site archéologique de Gisacum, près d’Evreux,
- les archives municipales et départementales,
- le Musée d’Évreux.

Depuis trois ans, des projets prennent leur rythme
de croisière avec des enseignants qui ont pérennisé
leur projet de classe sur 2 années consécutives. Je
propose souvent des textes ou fragments de textes
d’auteurs : Georges Perec, Italo Calvino, Junichiro
Tanizaki, « La ville en poésie » chez Folio Junior, la
trilogie « Le goût de Paris » (le mythe, l’espace, le
temps), Aragon, Michel de Certeau, Le Dantec,...

Quelques projets :

• un groupe de 5ème mène un travail intitulé « Rêve
d’immeuble » où l’écriture plastique et littéraire use
du vocabulaire commun de description. Les élèves
acquièrent des compétences en différenciant ce qui
est de l’ordre du dénoté et du connoté.

• projets suivis à partir de « Promenades architecturales
 » dans le quartier ou en ville sur une idée de départ
des collègues :

- toutes les classes de 3ème font une visite des
monuments du pouvoir de la Vème République en
croisant architecture et pouvoir dans le champ historique
et patrimonial ;

- classe maternelle : dessin, graphismes, maquette
d’un quartier en travaillant la notion de verticalité et
d’horizontalité et ainsi les aspects symbolique, statique,
rythmique,...

- CP - CE1 : thématique de l’habitat à travers le monde
(formes, matériaux, fonctions).

• un groupe d’élèves, pour la troisième année consécutive,
a un projet d’écriture avec l’auteur Marc CANTIN.
C’est une correspondance par mail. Initialement intitulé
« L’autre d’ici et d’ailleurs », des élèves de 5ème et 4ème
écrivent à partir d’un livre de l’auteur « L’adolescent,
d’ici et d’ailleurs ». Leurs écrits constituent un imposant
recueil relié.

• ouverture culturelle : la « pratique muséale », mon
concept, est instaurée depuis trois ans permet des
prêts d’exposition de la part de nos partenaires. D’une
durée de trois à quatre semaines, ces expositions se
déroulent dans la salle polyvalente du collège. Depuis
4 ans, je travaille en partenariat avec la Maison des
Arts d’Évreux qui prête 25 pièces de l’exposition « Des
habits et moi » ainsi qu’avec les Archives Municipales
et l’école d’Architecture de Rouen. Ces manifestations
sont des incontournables pour l’apprentissage de
comportements citoyens durant la visite-travail. Toutes
les classes du collège et de 4 à 10 classes primaires
font un passage-travail dans le cadre de l’axe « maîtrise
de la langue » du projet cadre du Réseau Ambition
Réussite (souvent sous la forme du questionnaire et
d’une évaluation formative).

Cadre scolaire et formation

On ne doit pas se priver d’utiliser un registre de langage
choisi et avoir des exigences lors de la prise de parole,
en toutes circonstances.

Pendant les « Promenades architecturales », les élèves
sont très étonnés d’observer les détails d’un bâtiment et
de s’apercevoir que chacun porte un nom précis. Ainsi
Amélia, en CP l’an passé, et qui travaille cette année
travaille pour le projet de classe 2009 avec moi, m’a
reparlé des bow-windows de son immeuble !

Depuis la nuit des temps, le vocabulaire architectural
s’est enrichi pour constituer une syntaxe qui forme un
texte.

En jouant de parallèles :

- au niveau global seraient le livre, recueil / le plan
masse, volumes / territoire, site ;
- puis, en sous-ensemble seraient le chapitre, poésie...
et corps de bâtiment, élévations, plans, ordres, puis
quartiers, voies de communication, monuments ;
- puis, les détails seraient la page, le paragraphe,
strophes, vers / décor, distribution intérieure / parcellaire,
élévation, mobilier urbain.

« La ville est une Bible » a écrit Victor Hugo !
J’ai été et je serai encore amenée à animer des actions
de sensibilisation auprès des enseignants du Réseau :
visiter, toucher, s’exprimer oralement, par l’écrit pour
transcrire le vécu, l’expérience :

- trois demi-journées de formation pour les enseignants
des écoles primaires par cycle, permettent de travailler
la question de l’architecture de manière transversale
avec production plastiques, littéraire, lecture de textes
d’auteurs ;

- sitographie, bibliographie que je fournis à mes
collègues (la visite virtuelle est très prisée).
Ce témoignage rend compte d’une situation particulière,
spécifique à une problématique fondamentale et
évolutive de notre réseau.

Contact : Régine Jacques - 0271237y@ac-rouen.fr

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